La stratégie qui vous manque
Cohésion, performance et prospérité. Réussite professionnelle et personnelle.

Les personnalités nuisibles sévissent un peu partout. Il peut être utile de les cerner pour mieux les gérer, en réduire les impacts ou s’en défaire. Extrait de l’ouvrage « Gérer les personnalités difficiles au quotidien »
Cet article fait suite à Identifier et gérer ses nuisibles
Cette distinction entre les différentes sortes de nuisibles n’a pas pour but d’analyser les mécanismes psychologiques propres à chacune. Elle sert surtout à permettre aux tenants de l’autorité d’en repérer les clés pour ne pas être tentés par une interprétation hasardeuse
Les nuisibles ne fonctionnent pas tous à partir des mêmes motivations. Afin de ne pas s’aventurer sur les chemins délicats de leur transformation, nous ne tenterons pas de savoir pourquoi ils sont ainsi, mais plutôt de mesurer comment leurs travers s’expriment.
Cet inventaire est donc très empirique, n’a rien à voir avec un quelconque classement scientifique, et n’a pas la prétention de fournir des explications substantielles à leur comportement.
Certains nuisibles présentent des défauts très ordinaires, mais dont les effets deviennent désastreux quand ils sont poussés à leur paroxysme.

Les nuisibles intéressés

Certains nuisibles ont, de leur point de vue, des intérêts à défendre contre le système. Quoi qu’on en pense, ils poursuivent avec obstination la satisfaction de leurs besoins.

Le paresseux
C’est le type de nuisible le plus répandu.
Son seul but dans la vie : en faire le moins possible. Le moindre effort lui coûte énormément. Quand il a un emploi, son bonheur est de parvenir à se débarrasser du travail qui va avec. Il éprouve une forte satisfaction à ne rien faire. Ceci lui demande pourtant un minimum de stratégie, d’attention et de constance. De ce point de vue, il déploie des trésors de compétence et d’imagination. Ça, il sait faire !
Il utilise tous les moyens, y compris le sabotage, pour ralentir les activités, les réduire, les empêcher. Il interrompt les processus, perd exprès l’information, égare les données, met en panne les instruments. Il décrète que ce n’est pas le moment et se trouve une autre tâche urgente. Il prétend qu’il est convoqué à une réunion extrêmement importante… et va boire un café avec les copains.
Lui confier une tâche, c’est prendre de gros risques : il a tout intérêt à la « planter » ; et il y parvient toujours, sans qu’on puisse l’incriminer.

Les aventures d’Alcide (histoire vraie) 
Alcide est connu pour son insondable paresse ; pourtant, un jour, le chef de service débordé de travail est contraint de lui demander d’imprimer des documents contenus sur un CD-ROM. Une seule consigne : ne pas le faire depuis un poste fixe ou le serveur, car la version CD est la seule à jour
Au bout de quelques heures, surpris de ne rien voir venir, le chef de service demande les tirages papier à Alcide. Le document n’est pas imprimé, et le contenu du CD est écrasé.
On tente donc de graver de nouveau le CD à partir du disque dur. Surprise : le fichier a disparu de l’unité centrale ! Alcide a tenté de lancer l’impression depuis celle-ci malgré les instructions, et un incident inexplicable s’est produit.
Personne ne parvient à restaurer le fichier, pas même à partir du serveur. Il faut tout refaire !
C’est clair, on ne demandera plus rien à Alcide.

Ce nuisible fait travailler les autres. Il « délègue », distribue les activités, et trouve mille bonnes raisons pour se décharger des tâches sur autrui.
À la maison, il occupe la place du mâle dominant : les femelles travaillent, il ordonne et se fait servir, avachi devant sa télé une bière à la main.
Les tâches ménagères ou pratiques ne sont pas pour lui. Il laisse tout traîner derrière lui, ne nettoie, ne range ni ne ramasse jamais. S’il était seul, il vivrait de barquettes précuisinées sur une montagne de crasse ; heureusement, il a une femme « de ménage »…
Lui demander de faire quelque chose, c’est abuser : c’est presque une ingérence, voire une agression. Il a des droits ! On veut l’écraser sous le fardeau des travaux inutiles. Ceux qui veulent le faire bosser sont des malades, obsédés par une agitation dérisoire.
Alors il mène campagne contre eux et tente de les déstabiliser. Il met toute sa compétence à se rendre incompétent : celui qui ne sait pas ne peut pas, celui qui ne peut pas ne fait pas.
Les formations ? Elles l’ennuient à mourir. On y enseigne des trucs inutiles, d’ailleurs il n’y va pas, ou il les quitte avant la fin.
Il a horreur des nouveautés, des appareils fragiles, des techniques compliquées, des plannings, de l’entretien. Il arrive systématiquement en retard et part toujours en avance ; il lui faut beaucoup de temps pour manger. Il multiplie les absences, qu’il soit malade, pris par des obligations extérieures, ou qu’il se soit découvert des RTT à rattraper…
Au travail, il est toujours très occupé : les mots croisés, le sudoku, surfer sur Internet ; les conversations téléphoniques avec les proches, le classement de ses affaires personnelles, la gestion des problèmes de logement, les réservations pour les vacances… Et quand toute cette activité l’a épuisé, il faut bien qu’il se repose. Il regarde par la fenêtre, en rêvassant pendant des heures. À l’atelier, il s’endort dans les cabines de peinture, prend dix fois l’ascenseur pour aller fumer, s’égare dans les couloirs.
Sa vie n’est pas facile, et il ne se prive pas de le faire savoir : ses chefs le harcèlent, ses collègues sont toujours en train de lui quémander des services… Vraiment, ce monde est mal fait, et s’il était chef, lui, il ferait bien mieux que ces incompétents qui nous gouvernent.
Vis-à-vis de l’autorité, et selon les rapports de force, il jongle entre l’opposition frontale, la soumission apparente, les coups bas, la mièvrerie, les faux prétextes. Il est procédurier. Debout sur les freins, il utilise toutes les ficelles connues pour entraver l’activité. Il connaît ses droits mieux que quiconque. Il refuse de faire ce qu’on lui demande si cela n’entre pas dans sa définition de poste si cela exige un déplacement, si le matériel n’est pas adapté, ou si l’ordre lui est donné trop vivement… Il n’hésite pas à faire appel aux syndicats. D’ailleurs, il exige des primes, fait valoir la pénibilité extrême de son métier, veut des congés spéciaux.
Sous le manteau, il complote. Il incite ses pairs à résister comme lui, et se débrouille pour les envoyer en délégation pour porter ses récriminations.
Il appelle la maintenance pour le moindre incident, s’arrête de travailler dès qu’une anomalie apparaît. Le paresseux n’est responsable de rien, et surtout pas de la qualité de son travail. Si quelque chose cloche, c’est que les procédés sont inadaptés, les collègues ou les autres services des incapables… De tout cela, il sait parler longuement. Très longuement.
Si on lui lâche la bride, il réussit à ne plus rien faire du tout. Il se rend inaccessible, injoignable. Il peut d’ailleurs passer plusieurs mois sur un rapport dont personne ne voit jamais la fin. Ultime apothéose, il quitte son lieu de travail et passe la journée au lit…

Le vaniteux
Le vaniteux se caractérise par l’enflure de son ego. Il veut avoir raison, et que le monde entier sache combien il est beau, intelligent et d’une classe exceptionnelle. Il a un besoin irrépressible de se mettre en avant. Il se met en scène et s’écoute parler.
Il lui faut absolument mettre sa patte partout ; il sait et fait mieux que tout le monde. Il occupe l’espace et la parole. Il a des avis sur tout, émet des sentences, commente avec dédain le travail des autres. Il veut être de tous les projets, être membre de droit, représenter le système. Il interfère, s’immisce, s’impose et impose son point de vue.
Il veut être au centre de toutes les manifestations officielles : sur la photo dans la presse, c’est toujours lui qui se tient aux côtés du préfet.
Le vaniteux sait tout ce qu’il faut savoir – et il le fait savoir ! – sur la géopolitique, les arts premiers, la morale, les sciences occultes ou la qualité déplorable des soins hospitaliers…
Il ne supporte aucune critique, aucune remarque sur lui-même, son travail, ses démarches, ses méthodes – et encore moins sur ses résultats. Il se justifie en permanence. Il a toujours raison, il ne peut pas se tromper.
Il est extrêmement chatouilleux sur ses prérogatives, ses attributs et les marques de déférence qu’on lui doit. Il se rend indispensable, incontournable, met en place des organisations compliquées où son aval devient obligatoire. Incapable de coopérer, il tire la couverture à lui et s’approprie les idées des autres, quitte à les remanier un peu, du moins en apparence.
Ce qu’il ne peut reprendre à son compte, il le démonte par tous les moyens, y compris le sabotage. Car il ne peut se contenter d’être reconnu et valorisé : il doit l’être plus que les autres. Son besoin est concurrentiel. Il affiche son mépris.
Les règles communes ? Elles ne sont pas pour lui. Il s’en dédouane, les adapte. Il tient ses méthodes secrètes, loin des instructions officielles : de toute façon, elles sont conçues par des ignares…
En cas d’échec, le vaniteux est prêt à tout pour dissimuler. Il fausse les résultats, ment sur ce qui s’est passé, incrimine des tiers, invente des travaux, des acteurs fantômes, détruit les preuves potentielles.
Il crée de faux problèmes pour montrer sa capacité à les résoudre, allume des incendies pour jouer au pompier.
Au dehors, il se fait passer pour un dirigeant, pour la lumière vitale du système. Il se montre arrogant : c’est lui qui initie et mène des négociations ambitieuses, lui l’ami des stars et le convive obligé des hautes sphères. À l’en croire, il règne sur un empire, même (surtout ?) lorsque dans la réalité, il ne fait que balayer la cour.
Et l’autorité ? À ses yeux, elle est étriquée, incompétente, voire carrément imbécile. Il la dénigre, il ricane de ses décisions. Il ferait tellement mieux, si seulement on l’écoutait… Il conteste les choix, les méthodes, le pilotage, les intentions, et crie sur tous les toits que les orientations choisies sont stupides. Il désavoue les politiques, il philosophe sur la pauvreté du concept, et ironise sur la médiocrité des visions.
Quand l’autorité est absente, il interrompt les travaux ou les activités pour infléchir les consignes et les stratégies établies.
Il tente d’instaurer un pouvoir parallèle et d’influencer directement les autres ressortissants : s’il réussit à isoler l’autorité, à la disqualifier, il apparaîtra comme le sauveur.
Quand on lui lâche la bride, il se construit un trône, s’affuble de titres ronflants, pose sa signature partout et s’érige en calife à la place du calife, en réduisant toutes les délégations et s’accaparant tous les pouvoirs.

Le dominant
Le dominant a besoin de s’imposer aux dépens des autres, de se sentir supérieur. Il n’est à l’aise que quand il écrase. Quand il veut quelque chose, il ne pense à l’acquérir que par la force. Il menace, tout en espérant que son adversaire résistera ; il aura ainsi un prétexte pour l’agresser et le terrasser. Il multiplie les conflits, cherche des noises à tous ceux qui le gênent. Pour lui, le monde se divise en faibles et en forts. Et, bien entendu, il fait partie des forts. Le dominant est cassant, péremptoire, belliqueux.
Il veut tout contrôler, avoir raison de tout et de tous. C’est prendre des risques énormes que de le contester. Il a la rancune tenace et n’hésite pas, hors de toute proportion, à détruire tout ce qui peut servir à ses opposants. À la moindre contrariété, c’est l’escalade. Il a toujours des contentieux en cours. Sans scrupule, il est brutal et dangereux, même quand il n’a ni le pouvoir ni la supériorité physique. Il dicte sa loi, passe en force, ridiculise ses interlocuteurs.
À défaut de motifs objectifs, il s’en invente et s’en prend au premier qui passe. Rien ne trouve grâce à ses yeux, sinon l’attaque. Attaquer l’amuse et il attaque n’importe qui.
Il détourne volontiers les ressources du système à son profit, pour mener ses propres combats. Il peut aussi les sacrifier s’il y voit un moyen de blesser quelqu’un qui lui déplaît.
Il organise des clans et s’entoure de personnes plus fragiles qu’il contrôle par la crainte et la récompense.
Au dehors, il clame qu’il domine le système pour impressionner ses interlocuteurs… Il dénigre systématiquement les tenants de l’autorité, les fait passer pour des chiffes molles, et donne une image lamentable du système où il sévit.
Il hait l’autorité, avec laquelle il est en concurrence permanente pour le contrôle du système. Il l’attaque par tous les moyens, la conteste de front, l’accuse de n’importe quoi, suscite la rébellion, sabote l’activité. Dès que possible, il s’adresse à la hiérarchie pour calomnier ses supérieurs directs.
Quand on lui lâche la bride, il prend tous les pouvoirs, brise le tenant de l’autorité, terrorise et asservit ses collègues, sa famille, son groupe, son association…

Le cupide
Le cupide ne participe à un système que pour en tirer tous les bénéfices possibles. En apparence, il peut se couler dans les règles et les cadres. Il n’a de problème avec personne et fait a minima ce qu’on lui demande.
Cependant, il détourne à son profit les moyens, le matériel, les produits. Voler ne lui fait pas peur, tant qu’il ne risque pas de se faire prendre. Il se débrouille pour être innocent. Il organise des trafics d’influence, d’argent, de matériel ou de matières. Il pousse le système à se déréglementer, contourne les procédures, instaure des mécanismes de copinage, truque les contrôles, entraîne les autres dans des arrangements hors normes. Il manipule, triche, ment.
Au travail, c’est celui qui n’hésite pas à récupérer tout ce qu’il peut, quitte à modifier un processus de production pour récupérer des composants négociables, y compris au détriment de la sécurité ou des produits finaux. Ou encore, c’est celui qui se montre capable de remplacer des produits par d’autres, toxiques. Il exploite ses collègues et s’approprie leurs ressources.
Dans d’autres cadres, le cupide « fait de la cavalerie », emprunte toujours plus pour rembourser ses emprunts, mais utilise l’argent à d’autres fins. En famille ou chez les copains, il subtilise les billets qui traînent, vide le frigo sans jamais le remplir (en laissant parfois des traces pour accuser quelqu’un d’autre), revend ce qu’il emprunte et prétend l’avoir perdu. Il fait payer trois fois, à sa mère, au parrain, et à son frère les prétendus cours de danse de sa fille. Il les porte en caution pour acheter des biens qu’il ne peut pas payer et se rend insolvable.
Sa stratégie de base est simple : il implique son entourage dans ses trafics pour mieux le « mouiller », et fait ainsi passer ses malversations dans les usages. Il saisit toutes les opportunités d’installer des passe-droits et de faire abandonner les règles.
Au dehors, il vend les services du système, voire des membres qu’il aura su dévoyer. Il « fait de la perruque », sous-loue les locaux. Au besoin, il imite des signatures et fait des faux.
L’autorité est sa cible préférée : il a pour ambition de la corrompre, ou tout au moins de la discréditer, afin de pouvoir élargir et consolider ses malversations. Le mensonge éhonté, la flatterie, la manipulation sont ses moyens. Il invente des histoires toujours plus grosses : on se dit qu’il est inconcevable qu’il ose mentir à ce point ; alors on le croit, jusqu’à l’escalade suivante.
Quand on lui lâche la bride, il transforme le système en organisation mafieuse.

Les nuisibles désintéressés

D’autres personnalités difficiles sont nuisibles presque malgré elles. Elles ne retirent aucun profit de leurs dégâts, mais elles en font. L’autorité est impuissante à les canaliser.

L’idiot
Il n’entend pas ce qu’on lui dit, perd les outils, oublie les consignes. Il croit toujours bien faire et fait tout de travers. Incapable de respecter complètement un procédé, une procédure, une tâche dans son entier, il en rate toujours la partie essentielle.
Avec son air innocent, il dit oui à tout, mais on a bien l’impression qu’il ne comprend rien à ce qu’on lui veut. Il confond les normes, les mots, les noms, les personnes, les dossiers. Demandez-lui de répéter mot pour mot une information qu’on lui a confiée, et il n’en restitue que des bribes, se lance dans une tirade incompréhensible – mais jure pourtant que c’est ce qu’on lui a dit. Il répond à côté des questions posées. Il utilise son propre vocabulaire et des locutions originales rendant ses explications et ses discours incompréhensibles.
Un rien le distrait et l’emporte dans une autre direction. Au beau milieu d’une activité, il s’arrête et passe à autre chose. Il ne vérifie jamais ce qu’il vient de faire : ça ira bien comme ça…
L’idiot ne comprend pas les priorités, ne hiérarchise pas les activités. Il peut passer plusieurs heures sur un détail mineur et oublier totalement une tâche importante. En effet, quand il s’occupe de quelque chose, le reste disparaît instantanément. Au-delà de deux informations, il s’embrouille, se mélange et oublie ce qu’il devait retenir. Et il ne note jamais rien : c’est inutile, il sait ce qu’il faut faire. Il est tout à fait capable de reproduire la même erreur plusieurs fois dans des délais rapprochés.
À force de ne rien comprendre, d’être inconscient des risques, l’idiot est dangereux pour lui-même et pour les autres. Il provoque des catastrophes techniques, relationnelles, ou dans le fonctionnement.
Il ignore les besoins des autres car ils n’ont rien à voir avec ses propres besoins. Il ne peut faire les choses qu’à sa manière et à son rythme. Il vit en temps réel ; il est monotâche.
Obstiné dans ses choix et ses méthodes, il répète inlassablement les mêmes certitudes, s’accroche à son point de vue. Il repose plusieurs fois la même question, pour finir par ne pas appliquer la réponse.
Lui fait-on une remontrance ? Il se braque et s’enferme dans un mutisme buté. Vexé, il laisse brutalement tout en plan et regarde les autres se noyer sans bouger.
Au dehors, sa communication est décapante pour les tiers : il porte des avis et des discours aux antipodes des valeurs et des réalités du système.
Vis-à-vis de l’autorité, l’idiot est perdu entre obéissance et résistance. Il résiste dès qu’il ne comprend plus, veut être d’accord pour faire. Il se déclare facilement victime de harcèlement : on lui explique mal les choses exprès, on ne lui a pas donné toute l’information. Pour l’autorité, c’est un ventre mou, sur lequel elle n’a aucune prise. Comment savoir, en effet, dans quelle mesure sa bêtise est réelle ou feinte ? On se demande parfois s’il ne fait pas semblant de rater les choses les plus simples alors qu’en parallèle, il a réussi un acte plus compliqué !
Quand on lui lâche la bride, il s’adonne à des activités aussi surprenantes que dérisoires ; il sort du cadre, s’égaille, s’égare. Il peut décider de repeindre la façade au pinceau, de classer les outils par couleur… ou tout simplement de disparaître pour la journée.

Le malheureux
Le malheureux va mal, très mal. Il accumule sans répit les problèmes et les souffrances. Il se plaint, pleure sur son sort. Ceux qui le fréquentent savent tout de ses déboires. Perpétuellement triste, amer, il « fait la gueule », et ne participe pas aux activités sociales.
Il y a toujours quelque chose qui l’empêche de faire : il a mal quelque part, il a rendez-vous avec l’assistante sociale, il n’a pas dormi, sa cave est inondée, il faut qu’il s’en occupe. Il arrive en retard, doit partir tôt, s’absenter.
Il voit le monde en noir et repeint le système dans la même couleur. Il plombe l’ambiance, mine les relations, suscite la défiance.
Parce qu’il veut à toute force que les gens se détestent, il repère des inimitiés, des complots ; il distille des histoires sur les uns et les autres. Il n’écoute pratiquement que ceux qui ont des malheurs à raconter. Souvent, il se sert d’eux pour alimenter ou renforcer ses propres maux, et pour avoir quelque chose à raconter et donc ne pas être isolé ; il les plaint et disserte avec eux sur les méchants et les victimes dont, évidemment, il fait partie…
Qu’on rigole, qu’on s’amuse autour de lui, il ne le supporte pas : il croit toujours que c’est à ses dépens. Les échanges d’amabilités, la cordialité, sont pour lui pures hypocrisies. Il s’en prend particulièrement aux gens qui vont bien ; il leur invente des malheurs cachés et fait courir des rumeurs à leur propos.
Le malheureux interprète en négatif tout ce qui est dit et porte des jugements dévalorisants sur les personnes, leurs intentions et leurs conduites. Face à un projet, il voit tout de suite ce qui va forcément échouer. Il piste les imperfections, critique les idées, freine les initiatives, retarde les démarrages. Il pose des conditions et multiplie les préalables : il manque toujours quelque chose pour commencer.
Dans l’entreprise, il peste contre les directives issues des services du siège, entrave les relations avec les autres services opérationnels et les dénigre violemment.
Les situations délicates le paniquent. Tétanisé par la peur, il crie, s’énerve, accuse bruyamment quelqu’un ou quelque chose et reste planté au milieu du gué, attendant la débâcle qui va l’engloutir.
Au dehors, il décrit le système comme un endroit sinistre où tout va mal. Il fait des remarques acerbes sur les clients, les partenaires, les amis de la famille…
Le malheureux se plaint de tout, et bien évidemment de l’autorité : elle est mauvaise, mal inspirée, incompétente et forcément injuste, surtout à son égard ; c’est elle qui mène au désastre.
Quand on lui lâche la bride, il bloque toutes les activités, coupe les communications, érige des défenses contre l’environnement. Chez lui, il creuse un abri antiatomique.

Autres profils de nuisibles

Défauts de socialisation
Intéressés ou désintéressés, il y a autant d’autres types de nuisibles qu’il y a de défauts de socialisation exacerbés. On peut citer :

  • L’excité hyperactif, instable et inconséquent ; toujours dans une agitation extrême, il veut faire mille choses à la fois, être partout, commence inlassablement ses activités sans jamais les finir.
  • L’hypocrite manipulateur, qui joue avec les gens et les choses sans la moindre empathie, qui divise pour régner et sème le désordre autant par plaisir que par intérêt.
  • Le malade chronique, le plus souvent enfermé dans une addiction à l’alcool ou aux stupéfiants ; il ne maîtrise plus ses conduites sociales et dévore les systèmes de l’intérieur.
  • Le « sachant », expert satellisé dans son monde technologique, conceptuel et inaccessible, il complexifie tout, et transforme les systèmes où il exerce en univers aussi ésotériques qu’inopérants.

Etc.

Des profils multiples
Cette typologie des nuisibles est déjà assez effrayante, mais il y a pire encore : les nuisibles présentent rarement une personnalité homogène, et ils peuvent combiner plusieurs types. On trouve ainsi par exemple des :

  • paresseux – hypocrite ;
  • vaniteux – idiot ;
  • paresseux – malade – cupide ;
  • dominant – excité – malheureux ;
  • sachant – vaniteux – paresseux ;

etc.
Certaines personnalités difficiles empruntent un peu à tous les genres, et changent même de composition selon l’humeur du temps ou le contexte. Cela les rend d’autant plus surprenantes et incontrôlables.

S’attendre à tout… surtout au pire
Quels que soient leurs profils, les nuisibles ont besoin de la permission de l’autorité pour exercer leurs funestes talents.
Quand on est le responsable d’un nuisible, et devant ses erreurs, on se dit souvent qu’il fera mieux la prochaine fois. Mais c’est totalement faux. Pourtant, on souhaite vraiment que ça s’arrange, qu’il aille mieux, qu’il ait envie de s’améliorer ; on se persuade que, cette fois, il va revenir dans le sillon commun ; on lui en arrache même la promesse… Et il ne la tient jamais. Au contraire, à chaque nouvelle occasion, les mêmes travers sont mis en évidence, les mêmes erreurs se reproduisent et s’aggravent.
Doit-on en être surpris ? Par quel enchantement la cent vingt-septième fois serait-elle la bonne ? Il faut être bien naïf, ou adepte de la méthode Coué, pour y croire… De fait, chez le nuisible comme chez son responsable, il y a là un enfermement manifeste : l’un et l’autre, chacun dans sa sphère, s’obstinent dans des conduites inefficaces.
C’est d’abord la bienveillance et la crédulité du tenant de l’autorité qui permettent la pérennité de la nuisance. Elles lui fournissent un espace, lui donnent du grain à moudre. Car le nuisible, on peut en être certain, ne rate jamais aucune occasion de sévir…
Pour maîtriser les nuisances, vous devez toujours vous attendre au pire et le devancer. Pour cela, il suffit de se rappeler que le nuisible obéit systématiquement à la majorité des préceptes suivants :

Les huit commandements du nuisible

Quand on confie une tâche au nuisible :

  • il ne fera pas ce qu’il a dit ou ce à quoi il a dit oui, il fera le contraire et autrement ;
  • il ne respectera ni les durées, ni la chronologie, ni les priorités, ni les rendez-vous de contact ou de travail, ni les délais, ni les disponibilités des autres ;
  • il n’a pas tout retenu des consignes, et surtout pas le point essentiel qu’il n’appliquera pas ;
  • il inventera quelque chose que rien, dans les données de la situation, ne permet de prédire ;
  • il pervertira la communication entre le système et l’environnement, portera des messages erronés ou trafiqués, et pas aux bonnes personnes ;
  • il cachera ce qu’il a fait, et le résultat de ce qu’il a fait, il n’informera pas de ce qui s’est passé ;
  • il impliquera injustement d’autres personnes dans les causes du problème, dans le déroulement des événements, et dans leurs positions ;
  • finalement, il chargera l’autorité de la culpabilité de l’événement, dans ses intentions, sa conduite et la façon dont elle le gère.

Si on observe le comportement d’un nuisible, on verra qu’il répond toujours au moins à la moitié de ces commandements – ce qui est très largement suffisant pour causer d’importants dégâts.
Le nuisible est imprévisible et dangereux. Il faut donc s’en prémunir. On peut se demander comment il réussit à gâcher autant de choses, et être tenté d’analyser les circonstances de ses bourdes, mais il n’y a rien à comprendre : c’est un mode de fonctionnement automatique, incontrôlable pour le nuisible lui-même. Comment, alors, une information extérieure pourrait-elle le toucher ?
Est considéré comme nuisible celui qui répète plusieurs de ces conduites de base. Inutile d’espérer qu’il puisse s’améliorer parce qu’il n’en applique que deux ou trois. Cela montre au contraire qu’on ne peut jamais être sûr de ce qu’il va faire.
Quant à celui qui applique, au moins à deux reprises, l’ensemble de ces “consignes”, une seule parade : quand c’est possible, s’en séparer de toute urgence, quoi qu’il en coûte. La répétition de tels comportements est en effet un danger réel pour le système lui-même.

Voir également :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Ma dernière publication
A lire également
Coups de pied aux cultes du management
Newsletter
* Ce champs est obligatoire