Comment être à la fois parfaitement heureux dans son espace personnel et impliqué efficacement dans son activité professionnelle ? Equation difficile à résoudre !

Boulot boulimique

Souvent, sous les coups-de-boutoir d’un boulot boulimique, c’est la famille qui part en vrille, la vie affective qui se ratatine, la satisfaction des besoins non-professionnels qui se délite.
Dans de nombreux  cas, le professionnel sur-actif peut croire qu’à la maison tout va à peu près bien, que la vie suit son cours. Il a seulement, pense-t-il, un peu de mal à faire comprendre ses priorités.
En réalité, pour son entourage, la situation est déjà invivable, l’attachement se dégrade, la relation titube au bord du gouffre. C’est le résultat imminent d’un très long processus de désengagement personnel au profit du professionnel.
Les deux mondes vivent sur des rythmes, des valeurs et des contraintes contradictoires. Les raisons potentielles de divergence sont infinies.

A défaut d’être purgées équitablement, quand l’un ou l’autre des deux pans l’emporte, sans qu’ait été trouvée une solution composée, les discordes cristallisent en conflits larvés dont les effets à terme sont forcément toxiques.

Ça peut être le cas dans les deux sens. Le personnel l’emporte par exemple lorsque le conjoint s’oppose farouchement à un déménagement qui permettrait de s’adapter à une opportunité professionnelle alléchante. Le professionnel l’emporte lorsque la surcharge fait disparaître le travaillomane les soirs, les week-ends et l’absorbe pendant des vacances avortées.

Stackhanovistes

Les frustrations ainsi générées creusent des plaies sourdes, dont la sensibilité s’aiguise avec le temps. Bientôt irréparables car elles induisent des douleurs plus profondes en s’associant à de plus anciennes souffrances.
La communication se détériore petit-à-petit de façon incompréhensible. Au travers des propos de façade, les ressentiments se manifestent sans pouvoir être explicités, sauf à ressortir de « vieux dossiers » qui n’ont plus de solution. Le passé est consommé. Le contentieux insoluble.

Dans tous les cas, les stakhanovistes du labeur ont une vie personnelle à la mesure inverse de leur vie professionnelle.

L’espace total pour loger les deux champs est nécessairement limité dans plusieurs dimensions :

  • Le temps « opérationnel » disponible (hors sommeil, toilette, soins, déplacements, etc.)
  • L’énergie
  • Les capacités d’activation psychique (charge de préoccupation, concentration, réflexion, conception…)
  • Les capacités d’implication affective (intérêt porté, attention, sensibilité, émotion, attachement, plaisir…)
  • La ressource conative (désir, volonté, motivation, excitation du besoin, conviction de la nécessité, détermination, prise de risque, confrontation…).

En général, le ressort « conatif » entraîne la croissance des autres à son diapason, en commençant par le temps. La part consacrée à l’un des deux domaines, personnel et professionnel, tend naturellement à s’homogénéiser dans les cinq dimensions. Sinon la personne se trouve dans un état de distorsion ingérable sur la durée.
Par exemple, si elle passe 80% de son temps opérationnel disponible au travail, mais que les trois quart de sa pression conative sont tournés vers une histoire amoureuse ébouriffante, elle peut être déchirée, toujours « ailleurs » sur son lieu de travail, coupable des deux côtés de son système d’intérêt et totalement angoissée vis-à-vis de ses objectifs affectifs.
A des fins de viabilité et de confort (relatif), la personnalité tend donc automatiquement à lisser les cinq paramètres à des niveaux  de répartition cohérents. C’est évidemment vécu comme tel par les tiers (enfants, conjoints, amis…) malgré les déclarations d’intention ou d’intérêt.

Déséquilibre choisi

Il n’y a rien d’aberrant à avoir une vie déséquilibrée en faveur de l’un ou de l’autre. Tous les choix et toutes les pondérations sont légitimes. Chacun trouve sa satisfaction où il veut.
On peut être parfaitement heureux, en équilibre, en se jetant à corps perdu dans sa passion professionnelle jusqu’à atteindre des réussites exceptionnelles. On peut y trouver et y intégrer ses amours, ses amis, des bonheurs de toutes sortes.
Il existe cependant un seuil critique de réduction (des deux côtés), en deçà duquel, le domaine négligé n’est plus viable raisonnablement.
On peut imaginer qu’une personne ne consacre que 15% de son engagement global au travail et tout le reste à son espace personnel. Pourquoi pas. Il y a fort à parier qu’elle devra se contenter à vie de petits boulots non choisis et d’expédients, sauf à profiter d’une manne miraculeuse.
De l’autre côté, il est bien difficile d’avoir une vie personnelle stable, épanouie, goûteuse, en n’y consacrant que le quart de son engagement global.
Ça semble évidemment plus facile si on vit seul, libre comme l’air, sans attache ni obligation familiale ou sociale. Après tout, tous les extrêmes sont justes s’ils n’engagent personne d’autre que soi. Certains vont même jusqu’à fusionner pro et perso dans un creuset unique en s’éclatant totalement dans leur exercice préféré. Laissons les vivre.

Dès qu’on est impliqué dans un système affectif ou familial (quelle qu’en soient la nature et la configuration), on devient, qu’on le veuille ou non, coresponsable de la qualité de vie de chacun de ses membres.

Les choix de pondération pèsent donc extrêmement lourd sur leur sort, leur bonheur, leur histoire, leur développement.
Le « fondu» du boulot (au masculin comme au féminin) tend toujours à en élargir le périmètre. Il est conforté dans cette démarche par la représentation qu’il se fait de son espace personnel/familial. Celui-ci est conçu comme un acquis, une sorte d’établissement, posé là, immuable, à sa disposition, « garanti ».
Par essence, la famille et ses attachements sont censés être pérennes, inscrits sur le long terme par des engagements et des accords initiaux. Rien à craindre de ce côté. Rien à inventer, tout juste quelques réglages à faire de temps en temps. Un havre de sécurité, sinon un havre de paix puisqu’on « l’embête tout le temps » avec son manque d’assiduité.
Le mot « inertie » décrit bien le fond de cette représentation convenue. Ça roule sans s’arrêter, sans dévier de sa trajectoire, presque sans effort. Peu d’énergie, peu de soin, très peu d’intervention lui semblent nécessaires pour entretenir la continuité de cette disposition. L’amour filial serait un peu comme un météore dans l’espace intersidéral, où il suffit de lancer un objet pour que sa course soit infinie tant qu’il ne rencontre pas d’obstacle.

Travaillomania

La travaillomania n’est pas réservée aux plus riches, professions libérales, dirigeants, cadres supérieurs, experts de haut vol. Elle est largement partagée par toutes les couches sociales, depuis les managers et les techniciens de tous niveaux, en passant par les artisans, les tenants de commerces de détail, jusqu’aux opérateurs sans qualification qui cumulent emploi et activités complémentaires.
Les travaillomanes de toutes classes ont des choses extrêmement importantes à réaliser! Vu de leur fenêtre l’univers professionnel, contrairement à la famille, est le lieu de tous les dangers, en tension permanente, où il faut tenir le pont et rester sur le qui-vive à chaque instant ! L’affaire est grave, les enjeux colossaux.

Il en va, se disent-ils, de leur responsabilité sociale, financière, matérielle. La survie de leur famille dépend de leur carrière !

La personne travaillomane voit sa situation professionnelle comme une zone à risque, qu’il convient de parfaire, de soigner. C’est le règne de la bataille, de l’incertitude. La moindre anomalie, le plus petit incident doivent être promptement corrigés, réparés. Elle serre les boulons, court partout, reste vigilante, et prend en charge personnellement tous les traitements utiles.
Elle est très attentive aux ressentis, aux besoins, aux  attentes de ses clients, collègues, partenaires, prestataires, hiérarchiques, Pour elle c’est évident : elle en est dépendante d’un tas de points de vue. D’ailleurs, vis-à-vis d’eux, elle est toujours d’humeur égale. Souple et coopérante, elle cultive sa communication et déploie des trésors de patience (voire d’abnégation) pour les amener là où elle souhaite. On aimerait en avoir autant à la maison…

Le repos du guerrier

De son point de vue, faisant bouillir la marmite, le gros bosseur extérieur doit pouvoir compter sur l’amour inaltérable de ses ressortissants, contre, finalement assez peu d’attention.
Homme ou femme, lorsqu’enfin les travaillomanes rentrent à la maison, épuisés, ils ont besoin  de se « détendre », de se reposer, d’être distraits, de cesser de gérer et surtout que personne ne leur prenne la tête ! On les comprend.
Pour ne pas s’y sentir totalement inutiles ils doivent cependant trouver une fonction dans la famille. Ils y occupent spontanément une mission supérieure : ils savent et disent ce qu’il faut faire et ne pas faire, le pourquoi et le comment. Responsables au travail, il leur semble naturel de diriger la maison. C’est là, croient-il, leur valeur ajoutée.
Le commandement est une posture noble, qui confère un énorme sentiment d’utilité… et ne requiert aucun effort particulier. Les travaillomanes sont ainsi valorisés des deux côtés, indispensables dans leur job comme à la maison, pour un coût quasi nul de ce second côté. C’est heureux, il sont déjà tellement fatigués !

“Domestique” ?

Le risque est grand de glisser insidieusement et inexorablement dans une sournoise confusion des deux acceptions du mot « domestique », ce qui concerne la maison et celui qui est payé pour vous servir dans la satisfaction vos besoins personnels. Insensiblement la seconde prend le pas dans la conduite de l’intoxiqué du travail : il se fait servir et n’apporte plus rien sinon son salaire.
A ce point, il apparaît un drôle de paradoxe. Normalement, l’univers professionnel est celui des échanges de services rémunérés et l’univers personnel celui des échanges affectifs et humains réciproques et gratuits. La donne peut bizarrement s’inverser.

La maison devient un espace d’échanges de services financiers, matériels et biologiques.

L’homo professionnel à la maison, fier de lui, apporte la ressource, fournit le couvert, la nourriture, paie les études et les loisirs… En contrepartie, il attend d’être servi, qu’on lui garantisse le repos, qu’on lui délivre les services de buanderie et satisfasse ses besoins sexuels…
Pour lui c’est finalement bien mieux qu’une prestation hôtelière, d’autant qu’elle est particularisée à l’extrême ! Et comme le client roi d’un palace, il entend être obéi au doigt et à l’œil sans avoir à se préoccuper des besoins individuels et psychologiques des « domestiques » de son petit théâtre.
Allez, on peut crier à la caricature ; c’est un peu vrai. On peut aussi s’interroger sur une certaine connotation de sa position dans le système familial.

Cagibi

Dans certains cas, l’activité professionnelle tourne à l’addiction. Elle devient dévorante, un brin frénétique, on s’y adonne comme à un sacerdoce. Notre envouté y trouve désormais les sources de toutes ses satisfactions : communication, affect, amitié, création, conception, plaisirs, affirmation, adrénaline, réalisation de soi, etc. A la maison, il s’em…
Sans y prendre gare, l’espace personnel est alors rabaissé au plan des accessoires. Il se transforme en une sorte de bazar multifonctionnel, débarras, poubelle, exutoire, puits de compensation, dont les membres sont les acteurs d’un jeu de rôle secondaire itératif.
Quand la fonction professionnelle a conquis la supériorité sur la fonction personnelle, elle devient légitime à occuper outrageusement tout l’espace. La loi du « pro » bouffe spontanément le temps du « perso ». L’espace pesonnel est géré à la sauvette, entre deux courants d’air. Il devient presque une incartade d’y consacrer le moindre effort. N’a-t-on vraiment rien d’autre à faire à ce moment-là ?

La marginalisation de sa famille par le travaillomane est une prise de dominance abusive aux dépens de ses autres membres. Ce système de comportement adresse un message induit d’une grande violence à leur égard : leur infériorité. Ils sont transparents, insignifiants.

Elle instaure une hiérarchie de valeur, de préséance et prévalence. « Mon activité (professionnelle) est importante, les vôtres (non professionnelles) sont dérisoires, je m’y ennuie. Je n’ai ni l’envie, ni le temps à perdre à les partager ». Quelques miettes d’attention ou de participation, à la convenance du dominant, lui suffisent à expédier le barbant exercice du devoir familial.

Et l’amour dans tout ça ?

Cette posture pose donc la question de la conception qu’on a de l’amour.
Elle pourrait se fonder sur un tout autre postulat : « puisque je vous aime, ce qui est important pour vous (tel que vous le vivez) est important pour moi. Si votre besoin est là, il prend une place centrale dans ma construction de vie ».
J’entends d’ici l’autocrate s’en réclamer dare-dare pour exiger que la famille le suive sans broncher dans « son besoin » d’investissement professionnel totalitaire !
A quel prix ? Ça ne marche pas ! Si le besoin du dominant consiste, en substance,  à marginaliser les besoins de ses proches, cela crée une contradiction insoluble.

Ne poussez pas vos proches au déni d’eux-mêmes, au nom de votre besoin « exclusif » !

L’autre est une personne en soi, elle n’est pas seulement MON conjoint, ou MON enfant. Cette personne a d’autres besoins que d’être éduquée, habillée, nourrie, logée, blanchie, transportée, cultivée et cours-de-badmington-isée . Elle a aussi des besoins affectifs, psychologiques,  hédonistes, de reconnaissance, de réalisation, de partage, de  valorisation, de communication, de développement de toute nature…
Comme beaucoup d’enfants de ma génération (de la moitié du siècle précédent), j’ai été un enfant image-élève-tube digestif. Mes parents «se sont sacrifiés et ont tout fait pour moi », à l’exception des besoins complémentaires précités. Une paille !
Au sortir de la guerre, leurs valeurs étaient alimentaires, sociales, matérielles ; le reste était insignifiant, mes désirs des fadaises. J’aurais aimé qu’ils en fassent parfois un peu moins et qu’ils m’écoutent (m’entendent) un peu plus.
Aujourd’hui, je ne suis pas convaincu que la crise économique rampante vaille une situation de guerre justifiant que le conjoint, lui aussi, soit infantilisé à l’ancienne, à la mode animal-de-compagnie-dont-on-porte-la-responsabilité-sociale.
Comment peut-on prétendre aimer quelqu’un et lui faire subir cela des mois, des années durant ? On s’y perd soi-même, on y perd ses repères, ses valeurs. La rationalisation prétendument altruiste de la dérive travaillomane est un contresens. Elle ne sert qu’à couvrir une sorte de fuite en avant, dans une piètre logique de recherche du contrôle total sur sa carrière professionnelle, servant surtout à éponger un sentiment permanent d’insécurité.
Y compris d’un point de vue égocentrique, la dépréciation relative de la vie non-professionnelle peut s’avérer être un bien mauvais calcul. D’une part, elle engage un processus de sape qui dégrade progressivement la seule et vraie base de sécurité dont on disposait.
D’autre part, elle enclenche un cercle vicieux. Une fois écrasée, la vie perso perd son potentiel d’intérêt. Sans ressourcement, elle ne génère plus de gain d’aucune sorte, provoquant encore plus de désaffection, encore plus de désinvestissement et ainsi de suite.

Le business victime de trop d’implication

La soi-disant nécessité d’une immersion intégriste dans son travail est mensonge, voire  une escroquerie. C’est un simple choix, pas une obligation.
Depuis vingt-cinq ans, j’observe (d’un point de vue professionnel) le monde du travail et les managers. Certaines comparaisons sont instructives. A des postes tout à fait semblables, avec les mêmes charges, les mêmes contraintes, les mêmes responsabilités…, y compris de management, des postures d’implications extrêmement différentes s’expriment.
Les acteurs les plus efficaces sont rarement les obsédés du travail, qui traînent jusqu’à des heures indues, toujours « charrette », « hommes orchestres », sous pression. Les plus performants sur la durée  réussissent au quotidien à faire leur travail dans les clous, zen en toutes circonstances, n’ont – ni ne mettent – de pression sur personne, et ne courent pas tous les lièvres à la fois.
Ceux-là sont en bon état, au boulot comme ailleurs, puissants et épanouis, ce qui leur permet de rester lucides et d’optimiser leurs interventions. Ils ont aussi une vie personnelle riche et gratifiante.

Le bonheur est une compétence. Elle s’exprime également au travail et dans l’espace personnel. Les ultras du professionnel à tout crin se mettent tous seuls en surrégime, surtout quand ce n’est pas nécessaire.

Craignant toujours de ne pas en faire assez, ils privilégient la débauche de présence et d’énergie sur l’organisation, la prise en charge personnelle de tous les travaux sur la montée en autonomie de leurs collaborateurs, la pression sur la pertinence.
Leurs pratiques d’autorité étant fondées sur l’injonction, ils ont d’autant plus de difficulté à obtenir ce qu’ils veulent de leurs collaborateurs.  Leur mode d’encadrement hyper interventionniste, dispersé, pointilliste et répétitif, dégrade encore un peu plus « l’économie » de leur charge de management. Ils dépensent une énergie colossale pour des résultats médiocres.
Le repère ultime d’un management excellent réside dans la capacité de l’unité à réussir sans le manager. Ils sont aux antipodes.
Sans aucun recul, ils sont contraints de foncer tête baissée dans toutes les affaires et les événements, petits ou grands, en s’y livrant corps et âme. Leur propre excitation, leur agitation, leur angoisse, génèrent les surcharges en démultipliant les causes d’incidents et de distorsions. Leur sur investissement induit la passivité de tous ceux sur lesquels ils pourraient s’appuyer.
Etant incapables de dire non au business, ils en prennent beaucoup plus qu’ils ne peuvent en réaliser dans des proportions raisonnables.

Fusion identitaire

Parvenus à un certain degré d’expansion de leur moi professionnel, les travaillomanes ne font plus la différence entre leur personne et leur job. Ils sont leur boulot, et leur affaire c’est eux.

Ils confondent leur personne physique et leur personne fonction (ce qu’ils sont et font à titre professionnel : chef du service truc, technicien ceci, chargé de mission cela…). Tout ce qui leur arrive au plan professionnel les affecte en profondeur au plan émotionnel et identitaire sans qu’ils puissent résister à cette submersion.
Un problème au travail affecte cruellement leur état général, leur humeur, leurs capacités de communication. A la maison, ils se renfrognent, font la gueule, s’énervent, se ferment, son irritables, se murent dans le silence, ou jouent à « je vais bien » sans rien dire de ce qui leur arrive.
S’ils doivent se présenter, se décrire, ils parlent de leur poste, de leur fonction, de leur activité, de leurs affaires. Toute leur identité tient là-dedans, le reste n’est plus que contingences.
Simultanément, ils ne supportent pas qu’une chose ait lieu dans leur unité ou leur business sans passer par eux. Leur espace professionnel est à la fois leurs tripes,  leur peau, leur territoire exclusif, barbelé. Suspicieux, ils en font le tour plusieurs fois par jour, tels des loups marquant leur périmètre en faisant pipi sur tous les arbustes qu’ils ont érigés en marque frontalière.
Lorsqu’ils vendent leur business, ils vendent leur personne, leur savoir-faire, leurs habiletés. Ils sont incontournables. Ce n’est pas leur entité qui développe des produits ou des prestations, c’est eux. Leur entité (comme leur famille) est le support de leur égo productif. Elle ne serait rien sans leur expertise, leur expérience, leur engagement de tous les instants, leur compétence irremplaçable.
C’est compréhensible pour une personne travaillant seule et ne commercialisant que ses habiletés. Ça devient bizarre pour quelqu’un bossant dans une boîte, comme manager ou comme managé, ou un chef d’entreprise. Finalement l’hyper professionnel est bien seul de tous côtés.

Femmes travailleuses

J’en conviens mon tableau est bien noir et ne colle pas heureusement à tous les bourreaux de travail. Beaucoup de femmes très impliquées dans leur métier (et même carriéristes) ne s’y reconnaîtront pas, à juste titre. La plupart du temps elles parviennent à conserver en parallèle un lien très fort et bien nourri, quotidien, avec leurs enfants, leur amoureux et quelques amies, et parfois mènent d’autres activités créatives, caritatives… Il est rare que le job les dévore toute entière.
Elles managent à la maison comme elles managent au boulot. Ou plutôt, elles managent au travail comme elles managent depuis toujours à la maison : prenant en charge la gestion des réalités, des ressentis, des besoins non matériels.
C’est bien souvent au prix d’une double implication qui ne leur laisse guère de répit bien qu’elles ont pris le rythme. Pour peu que leur homme soit également un fana du travail, il est fréquent qu’il presse sa femme de lever le pied professionnel pour se recentrer sur le foyer… et sur lui-même.

La problématique de l’équilibre pro / perso se complique donc souvent d’une dimension idéologique sur la place de la femme dans la société, sa fonction dans le couple et sa position vis-à-vis du travail.

Elle est un facteur d’inertie des situations de déséquilibre extrêmement difficile à infléchir.
Autrement-dit, un peu brutalement, c’est rétroactivement un problème de casting initial. Au moment où l’on s’acoquine, on n’échange peut-être pas suffisamment sur les philosophies de vie l’un et de l’autre.
Souvent, les difficultés liées à ces problèmes  s’exacerbent après plusieurs années, avec l’arrivée et l’invasion durable des enfants dans le système, avec les évolutions séparées de l’un et de l’autre dans des orientations contraires, avec l’épaississement des engagements financiers. S’y ajoutent les pertes d’emploi et autres catastrophes sociales ou sanitaires…
Travailler ensemble peut contribuer à la pérennité du couple. Cela ne résout pas pour autant le déséquilibre pro /perso. Ni la hiérarchie homme / femme. Ni la divergence des besoins respectifs.
Au contraire, dans certains cas, cela permet à l’un des deux d’être à 90% dans le boulot, l’autre à 75% ; la vie personnelle du couple se réduisant ainsi à la portion congrue entre le repas du soir, la chambre à coucher, quelques heures de télé et la sortie du week-end… Le pied absolu ! Surtout pour les enfants.
L’activité professionnelle est comme une nasse où l’animal cupide vient chercher toujours plus de nourriture, dont l’ouverture se resserre si on y passe trop de temps, un filtre opaque qui déforme la perception  du monde réel. Certes elle est nécessaire mais à trop en abuser, comme toute addiction, elle se révèle nocive.

Volontarisme

Pour l’essentiel, la solution réside dans la préservation volontariste d’une vie non professionnelle solide, vivante, goûteuse, ouverte.
Ceux qui s’en tirent le mieux conservent une certaine distance vis-à-vis du travail. Ils renouvellent leurs autres sources de satisfaction. Ils entretiennent soigneusement leur qualité de vie ainsi que celle de leurs proches au présent.

A l’inverse des travaillomanes, les adeptes de l’harmonie prennent appui sur une vie personnelle à forte valeur ajoutée afin de maîtriser les aléas de leur situation professionnelle, pour mieux y réussir.

Ils se ressourcent dans la richesse et la profondeur de leur espace personnel.
Les travaillomanes sont extrêmement dépendants de leur situation professionnelle. La perdre est pour eux un cataclysme, entraînant généralement leur propre implosion et l’explosion de leur univers familial et social. Ça n’a rien d’étonnant, la coquille était déjà presque vide. Pour le conjoint, c’est souvent le coup de grâce qui, paradoxalement, lève définitivement les vieux prétextes économiques.
Face au même événement, ceux qui cultivent depuis longtemps leur espace personnel, y trouvent immédiatement un soutien indéfectible. La taille et la valeur de leurs autres « moi » (social, affectif, créatif, …) les rassurent, leur ouvrent des portes, des perspectives, d’autres opportunités, des angles de solutions n’appartenant qu’à eux. Ils s’en sortent toujours, plus forts, plus cools et plus attachés à leurs proches.
Cela-dit, porter attention à autrui, peaufiner sa vie affective, ne veut pas nécessairement dire se plier à toutes les résistances casanières des enfants refusant changer d’école ou du conjoint indéracinable, lorsque l’opportunité d’un mouvement passionnant se présente. Il convient de mettre dans la balance tous les éléments de valorisation des uns et des autres.
Après-tout, le job et le lieu de vie, sont de la même classe d’ordre (secondaire) par rapport à la vivacité du lien. Une maison, un emploi, sont peut-être plus faciles à construire qu’un amour ? Il est aussi plus facile d’en changer.

Tous pour un, un pour tous

Les familles, couples, tribus, qui gèrent au mieux leur organisation entre le pro et les perso présentent en général quelques caractéristiques fonctionnelles communes :

  • Chacun des adultes s’exprime pleinement dans un job autonome ; il y a son réseau et ses activités périphériques au business (bénévoles, éducatives, hédonistes…)
  • Il ne confond pas sa personne physique et sa personne fonction, il laisse son identité professionnelle au vestiaire dès qu’il quitte son espace-job,
  • On met simplement en partage ses problèmes et ses histoires de boulot, de bahut, mais on n’en fait pas porter les effets aux autres (humeur, tension, fatigue, inquiétude…). On demande de l’aide et non des compensations
  • Chacun a aussi son univers social, culturel, ludique, affectif…, à la fois hors de la famille et hors du boulot ; chacun respecte la bulle de l’autre ; chacun prend les distances qui lui conviennent
  • Les adultes se répartissent le suivi des enfants, les tâches ménagères, d’entretien et de gestion des biens communs ; les gamins mettent la main à la pâte !!
  • On débat régulièrement ouvertement de la stratégie et de la qualité de la vie commune, (y compris avec les gamins) au gré des changements de toute nature
  • On négocie systématiquement en cherchant l’équité, l’alternance, la satisfaction des besoins respectifs, des solutions composées ; en privilégiant la préservation de la qualité des relations
  • On part du principe que dans la famille il n’y a ni besoin, ni activité dérisoire ; On accorde à tous (individus et besoins)  la même importance, la même attention ; Tout le monde, petits et grands, s’efforce de contribuer à leur satisfaction réciproque, sans faire semblant, sans se contenter de participations anecdotiques
  • Tous s’organisent afin de partager les activités particulièrement gratifiantes pour chacun des autres, d’y consacrer du temps ensemble et individuellement
  • On ménage des temps significatifs pour être ensemble, dans des activités ludiques, innocentes, de vacances, de détente, sans enjeu ni utilité avérée.
  • La mobilité est un principe fondateur. On peut bouger, changer, s’adapter. La qualité de vie et la qualité de la relation priment sur les ancrages personnels.
  • Le travail n’est qu’un paramètre du système de vie. Il peut en être le moteur, une motivation, un ressort, un déterminant, mais jamais le dictateur.

Chaque situation est très particulière. Elle mérite une approche et un traitement adéquat.

Quand les contentieux ont inlassablement été sillonnés dans les mêmes zones sensibles, ils forment des ornières inextricables. Remettre le couvert entre protagonistes ravive les tourments et les acrimonies sans permettre de s’extirper des enlisements délétères.
Une aide extérieure peut être bienvenue pour décrypter les méchants ressorts des machines infernales, et activer les bons leviers afin de retrouver des substrats solides, sur des routes de nouveau carrossables.

A lire également pour des éléments complémentaires sur ce sujet :

 

2 réponses à “Travaillomane” : peut-on réussir de front sa vie personnelle et sa vie professionnelle ?

  • Bonjour
    Je suis la misérable épouse au comportement infantile incapable de procurer à mon époux les émotions fortes qu’il ressent dans son cadre professionnel.
    Notre couple est au bord du gouffre.
    Je ne vois plus d’issue. J’assiste, impuissante, à la lente dégringolade de notre relation.

    Y a t-il quelquechose que je puisse tenter ?

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